Chapitre IV
Lorsque Morane avait fait irruption, pistolet au poing, dans le grenier, l’homme aux pilons de bambou s’était reculé dans un coin. Visiblement, la stature du nouveau venu et l’arme qu’il braquait lui imposaient le respect, car il laissait pendre son fouet comme si celui-ci lui fut devenu inutile.
Négligeant cet adversaire chétif et infirme, qui lui paraissait peu redoutable, Bob marcha vers Sprague Miller. C’est alors qu’il aperçut, tout contre le flanc du malheureux, un vase de terre cuite fixé avec des cordelettes. Bob s’agenouilla et entendit, venant de l’intérieur du récipient, une sorte de grattement. Par moments, le prisonnier laissait échapper de brefs gémissements.
Devinant qu’il y avait là-dessous quelque diablerie à la mode asiatique, Morane fit passer le Lüger dans sa main gauche. Tirant un couteau de sa poche, il l’ouvrit et trancha les liens retenant le vase de terre contre le flanc de Miller. Le vase se détacha et un énorme crabe rouge s’en échappa. Avec un sursaut, Morane repoussa la bête du canon de son revolver et, se redressant, il se mit à l’écraser à coups de talon. En même temps, une violente colère mêlée de dégoût envers le bourreau aux pilons de bambou, le saisit. Il allait se retourner vers lui quand, tout à coup, il entendit dans son dos le bruit des pilons heurtant le sol. Morane fit volte-face, l’arme braquée, mais il n’eut pas le temps d’en faire usage. Le fouet claqua et il sentit une vive douleur au poignet gauche. Une seconde fois, le fouet frappa, et le pistolet lui fut arraché des mains.
Alors, l’homme aux pilons se mit à se servir de son fouet avec une ardeur féroce doublée d’une habileté consommée. Morane avait toutes les peines du monde à empêcher la mèche cinglante de le toucher au visage, et il devait protéger celui-ci à l’aide de ses avant-bras. Tout en jouant du fouet, le Chinois aux pilons de bambou laissait échapper entre ses lèvres serrées des paroles en pidgin.
— Tu vas périr, vermine d’étranger… Rat immonde… Poo va te tuer et ton corps sanglant servira de pâture aux chiens… Poo va te tuer.
La mèche continuait à cingler et Morane se trouvait maintenant adossé à la muraille. Il lui fallait tenter quelque chose, sinon il serait bientôt à la merci du tortionnaire. Que le fouet l’atteigne aux yeux et Poo n’aurait plus alors qu’à l’achever avec le long poignard qu’il tenait à présent serré dans son poing gauche.
À un moment donné, comme le Chinois frappait à nouveau, Bob se baissa brusquement, et la mèche claqua, inoffensive, au-dessus de sa tête. Il ne laissa pas le temps à son ennemi de ramener à lui la lanière de cuir. D’une main rapide, il la saisit et tira violemment. Le manche du fouet se trouvait fixé aux poignets de Poo qui, mal en équilibre sur ses pilons tomba en avant. Il essaya de se redresser. En vain. Déjà Morane se précipitait sur lui et, malgré toute sa répugnance à combattre avec un infirme, il entreprit de le désarmer. Quand il eut arraché le poignard des mains du scélérat Bob entreprit de lui lier les mains derrière le dos avec la lanière du fouet. Ensuite, il abandonna le misérable sur le plancher, où il se tortillait en lançant des paroles de haine et en tentant en vain de se relever. Pourtant, privé de l’usage de ses mains, le bout de ses pilons glissant sur les planches, Poo était devenu aussi impuissant qu’une tortue retournée sur le dos.
Sans se soucier davantage du sinistre personnage, Morane revint à Sprague Miller et entreprit de le libérer.
Quand le policier fut adossé à la muraille, il se mit à gémir doucement, à la façon d’un enfant privé de sa mère. Dans ses yeux, grands ouverts, il y avait une expression d’hébétude apeurée. Logiquement, Miller aurait dû remercier Morane pour son intervention, mais il n’en fit rien. Il se contenta de demeurer là, sans rien voir, sans rien entendre semblait-il, fixant le mur en face de lui sans se détourner. Le malheureux semblait avoir été sérieusement ébranlé. Depuis plusieurs jours sans doute, on le torturait. Probablement pour lui faire dire ce qu’il savait sur l’Empereur de Macao ou, peut-être, pour qu’il dévoile le nom des policiers chargés de l’affaire. Monsieur Wan devait ignorer si d’autres agents n’étaient pas également sur ses traces.
Morane rétablissait les faits tels qu’ils s’étaient passés sans doute.
Lorsque Miller avait envoyé le message à Macao, il ne devait pas être prisonnier des hommes de l’Empereur, comme l’avait supposé Crance. Il avait suivi ces hommes jusque dans la rue du Dragon Jaune. Pour mieux les surveiller, il s’était dissimulé au numéro 325, maison voisine de celle où ils se réunissaient. De là, il avait adressé le message à Crance pour que celui-ci vînt le rejoindre. Entre-temps, il s’était fait repérer par les hommes de l’Empereur, qui l’avaient capturé. Quand l’inspecteur Crance, deux nuits plus tôt, s’était présenté au numéro 325, il n’avait naturellement trouvé qu’une maison vide, alors que son collaborateur se trouvait, en réalité, prisonnier dans l’habitation voisine.
Mais Crance lui-même avait sans doute été repéré par les hommes de Monsieur Wan. Il avait été suivi, depuis Macao jusque dans la rue du Dragon Jaune où, à sa sortie de l’immeuble désert, il avait été attaqué. Peut-être avait-on voulu le faire prisonnier, ce qui expliquait qu’il n’avait pas été tué sur-le-champ, mais simplement blessé. Heureusement, Morane était intervenu. Supposant alors que le rendez-vous était un piège tendu par ses ennemis, Crance avait négligé de continuer à suivre la piste menant rue du Dragon Jaune. Par chance, Morane, poussé par une sorte d’inspiration, avait décidé, lui, de suivre cette piste. C’était ainsi que la chance lui avait permis de retrouver Sprague Miller en vie.
Toujours adossé à la muraille, les yeux fixes, Miller s’était mis à prononcer des mots sans suite.
— Non, pas le crabe !… Pas le crabe !… monsieur Wan… ayez pitié d’un pauvre malheureux… La charité, Monsieur Wan, la charité… Non, pas le crabe !… Pas le crabe !… Monsieur Wan, la charité… Ayez pitié d’un pauvre malheureux… Non, pas le crabe !… Pas le crabe !…
Les mêmes paroles revenaient toujours, à la façon d’une litanie. Bob comprit qu’à la suite des tortures et des privations endurées, Sprague Miller avait perdu la raison. Pour combien de temps ? Bob n’aurait pu le dire. Peut-être s’agissait-il simplement d’une violente commotion nerveuse. Avant longtemps, après avoir reçu des soins attentifs, le policier retrouverait son état normal. Mais quand ? Seul, l’avenir pourrait le dire.
Doucement, Morane se pencha vers le malheureux qui continuait à balbutier sa litanie.
— Allons, mon vieux, il n’y a plus de danger maintenant. Ce sacripant de Poo ne vous torturera plus. Je vais vous conduire à l’Hôpital Britannique. Vous y serez en sécurité et on vous y soignera.
Miller hochait doucement la tête, à la façon d’un idiot, et il continuait à dire sur le même ton monotone :
— Pas le crabe !… Non, pas le crabe ! Monsieur Wan, la charité, s’il vous plaît. Ayez pitié d’un pauvre homme, Monsieur Wan… Pas le crabe !… Pas le crabe !…
Bob comprit qu’il serait inutile pour l’instant de tenter d’arracher d’autres paroles au blessé. Il l’aida à se relever. Miller obéit docilement. Comme un enfant que l’on prend par la main, il marcha derrière Morane, en direction de la trappe.
— Je vais vous aider à descendre, fit Bob, comme si le policier prêtait attention à ses paroles. Ensuite, je viendrai chercher ce scélérat de Poo, qui aura à s’expliquer avec les autorités.
Les deux hommes allaient s’engager sur l’escalier quand, au rez-de-chaussée, la porte s’ouvrit soudain. Des pas résonnèrent sur le sol de la pièce d’en dessous. Puis des voix retentirent. Il y avait là plusieurs hommes qui parlaient entre eux, en…
C’est alors que Poo se mit soudain à crier…
— À l’aide !… À l’aide !… Notre prisonnier va nous échapper… À l’aide !…
* * *
D’un coup de pied, Morane avait poussé la trappe qui s’était refermée avec un claquement sourd. Plusieurs coups de feu retentirent et des balles vinrent percer le panneau, sans heureusement atteindre Bob ou Miller.
Pour inciter les nouveaux venus à la prudence, Morane tira à son tour à travers la trappe. Ensuite il recula prudemment, vers le coin le plus éloigné du grenier, en compagnie de Sprague Miller qui, malgré les coups de feu, n’avait pas cessé de murmurer inlassablement sa litanie :
— La charité… Monsieur Wan, la charité… Non, pas le crabe !… Pas le crabe !… La charité, Monsieur Wan, la charité…
Bob fit la grimace, jugeant la situation critique. Il était en effet enfermé dans ce grenier en compagnie d’un dément, duquel il ne pouvait non seulement espérer aucune aide, mais qui, en outre, lui serait un poids mort. Pourtant, pas un seul instant, la pensée d’abandonner Miller, pour sauver sa propre existence, ne vint à Morane. Il était venu là pour tirer cet homme des mains de Monsieur Wan et de sa bande, et il l’en tirerait, quoi qu’il arrivât, même s’il devait y laisser la vie.
Avant tout, il fallait verrouiller la trappe. Dans un coin, Bob avisa une pièce de bois, qu’il glissa dans deux ferrures en forme d’anneaux garnissant les bords de la trappe. Placée de cette façon, la pièce de bois servait de verrou.
Après avoir glissé un chargeur intact dans le Lüger, Morane alla vers la lucarne, par laquelle le grenier prenait jour, et il l’ouvrit. Sous lui, trois mètres plus bas à peine, il aperçut une cour fermée par des maisons à moitié ruinées. Naturellement, Bob n’aurait aucune peine à franchir ces trois mètres. Mais en serait-il de même pour Miller ? Le métier de policier devait avoir habitué le malheureux à tous les exercices du corps mais, dans l’état d’hébétude où il se trouvait, parviendrait-il à commander suffisamment à ses muscles pour effectuer le petit exercice d’acrobatie nécessaire ?
Morane revint vers Miller. Le prenant sous le bras, il le força à se relever. Le policier ne résista pas et il resta debout, les bras ballants, les yeux vides, à la façon d’un robot attendant le commandement de son maître.
Avec douceur, mais fermement, Bob poussa Miller vers la lucarne.
— Montez, lui dit-il.
Tout d’abord, le policier n’obéit pas. Bob le saisit alors par la taille et le poussa au-dehors, sur le rebord du toit où il demeura accroupi. Morane se tourna alors vers Poo, toujours allongé sur le plancher.
— Si tu as le malheur de pousser un seul cri, dit Bob au tourmenteur, je te loge une balle entre les deux yeux. Au contraire, si tu te tiens tranquille, tu auras la vie sauve. Pour cette fois, tu t’en tireras…
Morane se hissa à son tour dans l’encadrement de la lucarne. De la main, il désigna la cour, en contrebas.
— Sautez, Miller, Sautez !
Le policier ne réagit pas.
— Vous m’entendez, Miller, vous devez sauter. Il faut que vous sautiez !
Toujours pas de réaction. Pourtant, le temps pressait. D’un instant à l’autre, les hommes de l’Empereur de Macao allaient faire irruption dans le grenier. Des coups violents ébranlaient la trappe. L’un des assaillants pouvait aussi songer à contourner la maison et, ainsi, couper toute retraite aux fuyards.
— Il faut que vous sautiez ! Vous m’entendez ? dit Bob d’une voix de commandement.
Il empoigna Miller par l’épaule et le poussa en avant, pas assez fort cependant pour lui faire perdre l’équilibre. Alors, brusquement, l’Anglais réagit. D’un mouvement instinctif il se détendit et sauta dans le vide pour se recevoir avec souplesse, quelques mètres plus bas, sur la pointe des pieds. Deux secondes plus tard, Morane l’avait rejoint. Miller était demeuré debout, au milieu de la cour, continuant à murmurer :
— La charité, Monsieur Wan… La charité… Non, pas le crabe !… Pas le crabe !
Déjà, Bob entraînait son compagnon vers un étroit passage sinuant entre les murs lépreux. Miller se laissait faire sans résister. Quand Bob, qui le tenait par la main, courait, il courait aussi. Quand il marchait, il marchait. Quand il s’arrêtait, pour écouter s’ils n’étaient pas poursuivis, il s’arrêtait également.
Ce fut sans faire de mauvaise rencontre que les deux hommes atteignirent une ruelle sillonnée par de rares passants. Rapidement, Bob enleva sa veste et obligea Miller à la revêtir. Cet homme au torse nu et à la peau marquée de zébrures sanglantes n’aurait pas manqué d’attirer l’attention.
Sprague Miller continuait à suivre docilement son sauveur. Tous deux gagnèrent une rue plus passante où ils eurent la chance de rencontrer un taxi. Morane l’arrêta, ouvrit la portière et força Miller à pénétrer à l’intérieur. Puis il y prit place lui-même et cria au chauffeur :
— À l’Hôpital Britannique… Vite !…
Le taxi démarra. Alors, Bob se détendit et se mit à rire nerveusement. Cela faisait deux fois, en moins de quarante-huit heures, qu’il tirait, dans des circonstances presque identiques, deux agents secrets de Scotland Yard des mains des spadassins de Monsieur Wan.